Leçon 3:Les langues d'oïl : quand le français n'était pas encore le français
· M.BENMEDJAHED
· Module français
· PROMO : Espagnole L2.
· Année 2023-2024
Les langues d'oïl : quand le français n'était pas encore le français
Ou comment une famille de langues a façonné, sans qu'on le sache, notre façon de parler aujourd'hui
Une question simple pour commencer
Saviez-vous que lorsqu'un habitant de Rouen et un habitant de Dijon se parlaient au XIIe siècle, ils ne parlaient pas tout à fait la même langue ? Pas aussi différents que le français et l'espagnol, certes — mais suffisamment pour que certains mots sonnent étranges, voire choquants, d'une région à l'autre.
C'est exactement ce que notait le philosophe et scientifique Roger Bacon au XIIIe siècle, dans son Opus Maius :
"Les termes corrects dans la langue des Picards font horreur aux Bourguignons, et même aux Français plus voisins..."
Bienvenue dans le monde fascinant des langues d'oïl.
Mais d'abord : pourquoi "oïl" ?
L'explication est étonnamment simple — et élégante.
Au Moyen Âge, le poète et penseur italien Dante Alighieri cherchait à classer les grandes langues romanes de son époque. Il choisit un critère universel et malin : comment dit-on "oui" ?
Il identifia ainsi trois familles :
- La langue d'oïl — au nord de la Gaule, où "oui" se disait oïl (prononcez [ɔil])
- La langue d'oc — au sud, où "oui" se disait oc
- La langue de si — en Italie, où "oui" se disait si
Le mot oïl lui-même vient du latin "hoc ille" (littéralement : "celui-ci"), oc vient de "hoc" (ceci), et si de "sic" (ainsi). Notre moderne "oui" n'est donc qu'une évolution phonétique de ce vieux oïl médiéval — un petit souvenir du latin glissé dans notre bouche sans qu'on le remarque.
📚 Référence : Dante Alighieri, De vulgari eloquentia (vers 1303) — premier essai de classification des langues romanes, rédigé en latin par Dante lui-même.
Une famille, pas une seule langue
L'erreur fréquente est de croire que "langue d'oïl" = "français". C'est à la fois vrai et réducteur.
Au sens large (singulier), la langue d'oïl désigne effectivement le français dans sa globalité — avec toutes ses variations régionales, considérées comme des dialectes mutuellement compréhensibles. Un peu comme on dit "l'allemand" pour désigner à la fois le bavarois, le saxon et le berlinois.
Au sens strict (pluriel), les langues d'oïl sont une famille de langues distinctes, nées dans le nord de la Gaule, qui comprend notamment :
le picard, le normand, le wallon, le champenois, le lorrain, le bourguignon-morvandiau, le gallo, le poitevin-saintongeais, le franc-comtois, le berrichon... et bien sûr le français.
Autant de langues vivantes — ou en voie de revitalisation — parlées aujourd'hui encore en France, en Belgique, au Canada et dans les îles Anglo-Normandes.
📚 Référence : Bernard Cerquiglini, Rapport sur les langues de la France, Ministère de la Culture / DGLF, avril 1999 — le rapport de référence qui liste et reconnaît officiellement ces langues.
D'où viennent-elles ? Un peu de géographie et d'histoire
Le berceau : la Gaule du Nord
Les langues d'oïl sont des langues romanes, issues du latin populaire apporté par les Romains. Mais le latin ne s'est pas transformé de la même façon partout.
Dans le nord de la Gaule, deux forces ont particulièrement modelé l'évolution de la langue :
- Un substrat celtique plus marqué — les populations gauloises du nord ont conservé certaines habitudes phonétiques et lexicales plus longtemps.
- Une influence germanique plus forte — les Francs, les Normands et d'autres peuples germaniques ont laissé des traces durables dans le vocabulaire et la prononciation.
C'est ce qui distingue fondamentalement les langues d'oïl de leur cousine du sud, la langue d'oc (l'occitan) : même point de départ latin, mais deux trajectoires très différentes sous l'effet de ces influences extérieures.
📚 Référence : R. Anthony Lodge, A Sociolinguistic History of Parisian French, Cambridge University Press, 2004 — une analyse approfondie des origines sociales et géographiques du français parisien.
Comment le français est devenu "le" français
Entre le IXe et le XIIe siècle, les parlers d'oïl coexistaient comme des variantes régionales sans hiérarchie claire. Puis quelque chose s'est produit.
La montée d'une koinè
Entre les XIIe et XIIIe siècles, les échanges s'intensifient — commerce, littérature, justice, administration. Il faut une langue commune pour communiquer entre régions. Émerge alors une koinè (un parler interdialectal de compromis), d'abord à l'écrit, puis à l'oral.
Cette koinè se développe naturellement autour de Paris, siège du pouvoir royal. Elle absorbe des éléments de plusieurs parlers d'oïl, se standardise progressivement, et prend officiellement le nom de "français" à la fin du XIIIe siècle.
C'est pourquoi, comme le souligne le texte original, un Parisien ne parle pas le français comme un Marseillais (marqué par l'occitan) ni même comme un Namurois (pourtant wallon, donc d'oïl lui aussi). La langue nationale porte encore les empreintes de ses origines multiples.
📚 Référence : Serments de Strasbourg (842) — le plus ancien texte en "romana lingua", ancêtre direct des langues d'oïl, prononcé lors du traité entre Louis le Germanique et Charles le Chauve.
📚 Référence : Ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) — le décret de François Ier qui impose le français (et non le latin) dans les actes officiels, moment fondateur de la domination du français sur les autres parlers d'oïl.
Et aujourd'hui ? Des langues bien vivantes
En France
Plusieurs langues d'oïl bénéficient d'une reconnaissance officielle. Le picard (ou chti), le normand, le gallo (Bretagne historique) continuent d'être parlés, enseignés et défendus par des locuteurs et associations actives.
En Belgique
Le wallon, le picard, le lorrain roman (gaumais) et le champenois sont reconnus depuis 1990 par la Communauté française de Belgique comme langues endogènes.
Dans les îles Anglo-Normandes
Le jersiais, le guernesiais et le sercquiais — variétés de normand — sont reconnus comme langues régionales par les gouvernements insulaires et par le Royaume-Uni.
Au Canada
Le français acadien, issu des parlers d'oïl du Loudunais (Anjou/Poitou), constitue une branche à part entière de la famille — une langue d'oïl transplantée et devenue autonome à travers les siècles.
📚 Référence : Henri Wittmann, L'Ouest français dans le français des Amériques, Colloque de la Francophonie, Angers, 1994 — sur les origines acadiennes et leur lien aux langues d'oïl.
Petit tour d'horizon : comment dit-on "oui" dans quelques langues d'oïl ?
| Langue | "Oui" | Zone géographique |
|---|---|---|
| Français standard | oui | Île-de-France / mondial |
| Picard (chti) | ouais / o | Nord-Pas-de-Calais, Belgique |
| Wallon | oyi / oua | Belgique wallonne |
| Normand | oui / o | Normandie |
| Gallo | vé / ya | Bretagne |
| Québécois | oui / ouais | Québec |
| Acadien | oui / yep | Acadie (Canada) |
Note : Le gallo dit "ya" ou "vé" — ce qui lui vaut d'être exclu de la définition stricte de l'Académie française, qui définit la langue d'oïl précisément par ce "oïl" pour "oui".
Références complètes pour approfondir
| Ressource | Type | Intérêt |
|---|---|---|
| Dante, De vulgari eloquentia (~1303) | Texte fondateur | Première classification des langues romanes |
| Roger Bacon, Opus Maius (XIIIe s.) | Source historique | Témoignage sur la diversité dialectale médiévale |
| Cerquiglini, B. — Rapport sur les langues de France (1999) | Rapport officiel | Liste et statut des langues régionales françaises |
| Lodge, R. A. — A Sociolinguistic History of Parisian French, Cambridge UP (2004) | Ouvrage académique | Origines sociales du français parisien |
| Pujol, J.-P. — Langues d'oïl et idiomes apparentés, Lacour, Nîmes (2005) | Ouvrage spécialisé | Vue d'ensemble des langues d'oïl modernes |
| Wittmann, H. — Articles sur le français acadien et américain (1994-1998) | Articles scientifiques | Liens entre langues d'oïl et français d'Amérique |
| Lexilogos — Carte et dictionnaire des langues de France : lexilogos.com | Carte interactive | Visualiser la répartition géographique |
| DGLFLF — Liste officielle des langues de France : culture.gouv.fr | Site gouvernemental | Reconnaissance officielle des langues régionales |
En guise de conclusion
L'histoire des langues d'oïl nous rappelle une chose essentielle : le français n'est pas tombé du ciel. Il est le résultat d'une lente construction — de migrations, de pouvoir, d'échanges, de hasards historiques. Et les langues qu'il a "dominées" ne sont pas des patois déformés, mais des sœurs avec lesquelles il partage la même mère latine.
Parler normand, wallon ou picard aujourd'hui, c'est porter une mémoire linguistique que le français standard a effacée — mais jamais tout à fait.
Source principale : Article "Langue d'oïl", Wikipédia (CC BY-SA 3.0) — enrichi, restructuré et humanisé à des fins pédagogiques.