Leçon 1: Rédiger une dissertation en trois phases : le guide honnête
· M.BENMEDJAHED
· Module français
· PROMO : Espagnole L2.
· Année 2023-2024
Rédiger une dissertation en trois phases : le guide honnête
Parce qu'une bonne dissertation ne s'improvise pas — mais elle s'apprend
Avant de commencer : quelques vérités qu'on ne vous dit pas assez
La dissertation fait peur. Et cette peur est souvent aggravée par des conseils trop abstraits : "organisez vos idées", "soyez logique", "répondez à la question". Facile à dire.
Ce guide part d'un constat simple : la dissertation n'est pas un talent inné. C'est une technique — avec ses règles, ses réflexes, ses pièges connus. Et comme toute technique, elle s'acquiert par la compréhension... et par la pratique.
Le philosophe Alain l'a dit bien mieux que quiconque :
"On apprend à écrire en écrivant."
Voici donc les trois grandes phases de la dissertation — non pas comme une liste de cases à cocher, mais comme un processus vivant que vous allez vous approprier.
Phase 1 — Préparer : comprendre avant de rédiger
1.1 Lire le sujet... vraiment
C'est l'étape que tout le monde croit inutile et que tout le monde bâcle. Résultat : des dissertations hors sujet, bien rédigées mais à côté de la question.
Prenez le sujet. Lisez-le une première fois. Puis une deuxième, crayon à la main. Posez-vous ces trois questions :
- Quels sont les mots clés ? Soulignez-les. Chacun d'eux porte une intention.
- Qu'est-ce que le sujet me demande vraiment ? Décrire ? Expliquer ? Comparer ? Défendre une position ?
- Y a-t-il des pièges ou des ambiguïtés ? Un sujet bien formulé cache souvent une tension, un paradoxe, une opposition à explorer.
💡 Exemple concret : Si le sujet est "La liberté est-elle une illusion ?", les mots clés sont "liberté" et "illusion". Mais le vrai piège est le mot "est-elle" — le sujet n'affirme pas que la liberté est une illusion, il vous demande de le questionner. Ne tombez pas dans le panneau de défendre une seule position dès la première ligne.
📚 Référence : Georges Décote & Alain Couprie, Itinéraires littéraires — Méthode du commentaire et de la dissertation (Hatier) — l'un des guides méthodologiques les plus utilisés dans les lycées et classes préparatoires françaises.
1.2 Se documenter avec intelligence
Rassembler des informations ne signifie pas tout lire sur un sujet. Cela signifie lire les bonnes sources, avec un objectif précis.
Quelques principes :
- Variez les sources : manuels universitaires, articles de revues, essais, sources en ligne fiables (Cairn.info, Persée, OpenEdition pour les textes académiques). Évitez les sites de résumés ou les forums.
- Prenez des notes structurées : notez l'auteur, le titre, la page, et l'idée centrale — pas des paragraphes entiers recopiés.
- Cherchez des exemples concrets : une idée sans exemple reste abstraite. Un exemple sans idée reste anecdotique. Les deux ensemble, c'est un argument.
📚 Référence : Umberto Eco, Comment écrire sa thèse (Flammarion, trad. 2016) — bien qu'initialement destiné aux travaux universitaires longs, ce livre est une mine d'or sur la façon de lire, prendre des notes et organiser une argumentation.
1.3 Construire le plan au brouillon
Le plan n'est pas une formalité administrative — c'est le squelette de votre pensée. Un bon plan, c'est une réflexion aboutie avant même qu'une ligne ne soit rédigée.
Le plan classique en dissertation française suit trois parties :
| Partie | Ce qu'elle fait |
|---|---|
| Thèse | Défend une première position sur le sujet |
| Antithèse | La nuance, la contredit ou l'enrichit |
| Synthèse | Dépasse les deux pour proposer une vision plus profonde |
Mais attention : ce schéma n'est pas une prison. Certains sujets appellent un plan thématique (deux ou trois aspects différents d'un même problème) plutôt qu'un plan dialectique (thèse / antithèse / synthèse). L'important est que votre plan réponde progressivement à la problématique.
📚 Référence : Michel Pougeoise, Méthode de la dissertation littéraire (Armand Colin) — pour maîtriser les différents types de plans selon les sujets.
Phase 2 — Rédiger : donner vie à vos idées
2.1 L'introduction : le contrat avec le lecteur
L'introduction est souvent rédigée en dernier, quand vous savez exactement où vous allez. Elle se construit en quatre temps :
① L'accroche Votre première phrase doit donner envie de lire la suite. Elle peut prendre la forme :
- d'une citation frappante
- d'un paradoxe ou d'une question rhétorique
- d'un fait marquant ou d'une mise en situation
Ce qu'elle ne doit pas être : une paraphrase du sujet ("Depuis toujours, les hommes se sont interrogés sur...") ou une définition de dictionnaire en guise d'entrée en matière.
② La contextualisation Situez le sujet dans son cadre : historique, philosophique, littéraire, social — selon la discipline. Cela montre que vous maîtrisez l'arrière-plan du problème.
③ La problématique C'est le cœur de l'introduction. Une problématique n'est pas une reformulation du sujet — c'est la question précise à laquelle votre dissertation va répondre. Elle doit pointer une tension, une difficulté, un enjeu réel.
❌ Mauvaise problématique : "Nous allons voir si la liberté est une illusion." ✅ Bonne problématique : "Dans quelle mesure la croyance en notre liberté est-elle constitutive de notre humanité, quand bien même cette liberté serait illusoire ?"
④ L'annonce du plan Brève, claire, sans trahir vos conclusions. Elle indique au lecteur le chemin que vous allez emprunter.
📚 Référence : Hélène Machado, La dissertation de culture générale (Ellipses) — des exemples concrets d'introductions réussies et analysées.
2.2 Le développement : l'architecture de votre pensée
Chaque partie de votre développement se construit selon la même logique interne :
Idée directrice → Argument → Exemple → Mini-conclusionC'est la structure IDEA (Idée, Développement, Exemple, Articulation) — simple en apparence, redoutable en pratique.
Les transitions entre parties méritent une attention particulière. Une bonne transition ne dit pas seulement "Dans une deuxième partie..." — elle récapitule brièvement la partie précédente et annonce la suivante en montrant le lien logique entre les deux.
Exemple : "Si la liberté semble bien constitutive de notre conscience, il convient cependant de s'interroger sur les conditions réelles de son exercice — car vouloir n'est pas toujours pouvoir."
Quelques règles d'or pour le développement :
- Un seul paragraphe = une seule idée. Si vous avez deux idées, faites deux paragraphes.
- Chaque argument doit être illustré (exemple concret, fait historique, œuvre, expérience) et discuté (pas juste énoncé).
- Les citations doivent être intégrées au discours, pas plaquées. Elles viennent appuyer un argument, jamais le remplacer.
📚 Référence : Roland Barthes, "L'effet de réel" (Communications, 1968) — sur la force de l'exemple concret dans le discours argumentatif et littéraire.
📚 Référence : Chaïm Perelman & Lucie Olbrechts-Tyteca, Traité de l'argumentation — La nouvelle rhétorique (PUF, 1958) — l'ouvrage de référence sur les techniques d'argumentation en langue française.
2.3 La conclusion : ne pas s'arrêter brutalement
La conclusion, c'est le dernier souvenir que vous laissez à votre correcteur. Soignez-la.
Elle comporte deux mouvements :
① La synthèse Résumez brièvement — en deux ou trois phrases — le parcours argumentatif de votre dissertation. Non pas pour répéter ce que vous avez dit, mais pour montrer que votre réflexion a progressé vers une réponse.
② L'ouverture Proposez une perspective nouvelle, une question que votre développement a soulevée sans pouvoir y répondre entièrement, un lien avec un autre domaine. L'ouverture montre que votre pensée ne s'arrête pas à la dernière ligne.
⚠️ Ce que l'ouverture n'est pas : une question vague du type "Mais alors, qu'est-ce que vraiment la liberté ?" — c'est exactement ce à quoi vous étiez censé répondre dans votre dissertation.
Phase 3 — Réviser : le travail invisible qui fait la différence
3.1 La relecture en trois passes
Ne relisez pas tout d'un coup — c'est inefficace. Faites trois relectures ciblées :
| Passe | Ce que vous vérifiez |
|---|---|
| 1ère relecture | La cohérence globale : votre dissertation répond-elle à la problématique ? Les parties s'enchaînent-elles logiquement ? |
| 2ème relecture | Le style et la clarté : vos phrases sont-elles trop longues ? Avez-vous des répétitions ? Le vocabulaire est-il précis et adapté ? |
| 3ème relecture | L'orthographe, la grammaire, la ponctuation. Relisez lentement, mot par mot si nécessaire. |
3.2 Le style académique : ce que ça veut dire concrètement
"Utilisez un style formel" — c'est le conseil le plus donné et le moins expliqué. Voici ce que ça signifie en pratique :
- Évitez le "je" dans la dissertation classique (sauf si le sujet vous le demande explicitement). Préférez "on peut considérer que...", "il semble que...", "cette analyse montre..."
- Bannissez les formules trop familières : "c'est clair que", "évidemment", "bien sûr"
- Évitez les phrases trop courtes (style télégraphique) comme les phrases trop longues (qui perdent le lecteur)
- Soyez précis : préférez "cette contradiction révèle une tension entre liberté formelle et liberté réelle" à "c'est contradictoire"
📚 Référence : Jacqueline Picoche & Jean-Claude Rolland, Dictionnaire du français usuel (De Boeck) — pour enrichir son vocabulaire argumentatif et éviter les répétitions.
3.3 Les citations et la bibliographie
Citer correctement, c'est une question d'honnêteté intellectuelle autant que de méthode.
Pour une citation dans le corps du texte :
Comme le souligne [Auteur], dans [Titre] : "citation exacte entre guillemets" (p. XX).
Pour la bibliographie en fin de dissertation, le format standard est :
NOM, Prénom, Titre de l'ouvrage, Éditeur, Ville, Année.
Ne citez que les sources que vous avez réellement lues et utilisées. Une bibliographie gonflée pour impressionner se voit immédiatement.
📚 Référence : Françoise Muller, Citer sans plagier (ESF Éditeur) — un guide pratique sur les normes de citation et la prévention du plagiat.
Références complètes
| Ressource | Type | Pourquoi l'utiliser |
|---|---|---|
| Décote, G. & Couprie, A. — Méthode du commentaire et de la dissertation (Hatier) | Manuel scolaire | La référence méthodologique des lycées et prépas |
| Eco, U. — Comment écrire sa thèse (Flammarion, 2016) | Essai pratique | Apprendre à lire, noter et argumenter avec rigueur |
| Pougeoise, M. — Méthode de la dissertation littéraire (Armand Colin) | Manuel universitaire | Les types de plans selon les sujets |
| Perelman, C. & Olbrechts-Tyteca, L. — Traité de l'argumentation (PUF, 1958) | Ouvrage de référence | Les techniques d'argumentation en profondeur |
| Machado, H. — La dissertation de culture générale (Ellipses) | Guide pratique | Exemples concrets d'introductions et de plans |
| Muller, F. — Citer sans plagier (ESF Éditeur) | Guide pratique | Normes de citation et bibliographie |
| Barthes, R. — "L'effet de réel" (Communications, 1968) | Article théorique | Sur la puissance de l'exemple dans l'argumentation |
| Alain — Propos sur l'éducation (PUF, 1932) | Essai philosophique | Réflexions sur l'apprentissage et l'écriture |
Le mot de la fin
Une bonne dissertation n'est pas un texte parfait. C'est un texte honnête — qui pose une vraie question, la développe avec rigueur, et s'y tient jusqu'au bout.
Le correcteur ne cherche pas à voir si vous savez tout. Il cherche à voir si vous pensez. Et la pensée, ça s'entraîne. Chaque dissertation ratée est une leçon. Chaque relecture est un progrès.
Comme le disait Samuel Beckett :
"Essayer encore. Rater encore. Rater mieux."